mardi 22 septembre 2026

Louis Rigollet (1884-1957) : Le génie mécanique de l'ombre derrière les chefs-d'œuvre de la place Vendôme

L’histoire de la haute joaillerie française souffre trop souvent d’une amnésie sélective, savamment entretenue par le marketing contemporain des grandes maisons. Le récit officiel préfère prôner le génie exclusif des directeurs artistiques et des vitrines de la place Vendôme, oubliant que sans le génie mécanique des fabricants, aucun dessin, aucune innovation n'aurait pu voir le jour.
À ce titre, je regrette de ne pouvoir trouver les modèles fabriqués par Rigollet pour les grandes maisons.

 


Louis Rigollet est l'exemple le plus emblématique de ces mains d'élite restées dans l'ombre. Longtemps confondu dans les catalogues de ventes avec un simple acronyme ou un jargon technique d'animation en raison du mystérieux système d'articulation « RIG » qui lui était attribué, cet homme était en réalité un ingénieur du bijou hors norme. Le dépouillement minutieux de la collection des annuaires professionnels L'Azur, des registres de la Garantie, des documents généalogiques et des bases de données internationales des brevets d'invention permet enfin de reconstituer la trajectoire de son atelier de la rue Saint-Sauveur.

Les origines, l'atavisme familial et l'indépendance (1884-1927)

Pour comprendre le génie de Louis Rigollet, il faut s'éloigner des salons feutrés et du marbre de la place Vendôme, et plonger dans la réalité laborieuse des ateliers. Louis Rigollet n'est pas devenu joaillier par hasard ; il est l'héritier direct d'une véritable dynastie vouée au façonnage de la matière et des structures.

 

Les racines de la famille plongent dans le sol de la Touraine. Son grand-père, Louis Rigollet, marié à Eugénie Cormier, y exerce le rude métier de tailleur de pierres. Dans la région de Tours, cette profession s'articule traditionnellement autour du tuffeau et de la pierre monumentale, exigeant un sens aigu des volumes, de la géométrie et de l'assemblage architectural. Cet esprit de construction glisse naturellement vers la finesse des métaux précieux à la génération suivante : son père, Louis Martin Rigollet (né en 1860) et marié à Laure Eugénie Chinon, fait évoluer le savoir-faire familial en s'établissant comme bijoutier à Tours. 


C’est devant cette échoppe provinciale, au milieu des outils de transformation et des chalumeaux, que le jeune Louis Camille Georges Rigollet naît le 11 août 1884.


Pour être honnête, c'est cette photographie ancienne qui m'a été confiée, et je lui ai mis un coup de jeune.


Bercé par cet atavisme, le jeune homme parfait son apprentissage et s'ancre très tôt dans sa vie d'adulte en épousant, en 1906, il a 22 ans, Cécile Couturier (1883-1942). C’est fort de ce bagage familial et de cette stabilité personnelle qu'il monte à Paris. En 1915, au plus fort de la Première Guerre mondiale, la vie du couple s'ancre définitivement dans le 2ᵉ arrondissement de la capitale avec la naissance de leur fille unique, Hilda Cécile Rigollet (1915-1996).

Il devint ouvrier, puis chef d'atelier, puis Louis Rigollet décida de voler de ses propres ailes. Le 23 mai 1924, il franchit l'étape la plus symbolique pour un bon artisan : l'insculpation de son poinçon de maître personnel (numéro de garantie 4127). 


Nom
Rigollet
Prénom : Louis. Initiales Localisation : 4 bis rue Saint-Sauveur.
Profession : Fabricant bijoutier joailler
Lieu d'activités 4bis rue Saint-Sauveur, Paris (75)
Symbole (pour les orfèvres) une flèche.
Date d'insculpation (pour les orfèvres) : 23/05/1924.
Numéro du registre de la garantie (pour les orfèvres) : 4127.
Numéro du registre de la préfecture (pour les orfèvres) : 17373


Son poinçon, indispensable pour frapper ses créations en or ou en platine pour les porter aux services de la garantie, porte ses initiales « L » et « R » séparées par une flèche verticale. Le succès technique et commercial l'amène, le 21 septembre 1927, à fonder la S.A.R.L. « Établissements Louis RIGOLLET » au capital de 350 000 francs, installant son atelier au 4 bis, rue Saint-Sauveur, dans le quartier de Bonne Nouvelle (Paris 2ᵉ).


Dès 1924, Louis dépose un brevet pour un dispositif protecteur de la pointe des broches utilisées dans les articles de joaillerie et de bijouterie.



1927 les établissements Rigollet




BOUCHERON Paris Face à main en platine (950 ‰), les lorgnons de forme carrée à pans coupés, le manche ciselé serti de diamants taillés en rose. Signé et numéroté. Poinçon d’orfèvre Louis Rigollet. Vers 1925. Poids brut : 24,1 g… Revendu par la maison Pestel de Bord, une loupe platine et diamants était jointe. 


Modèle de face à main revendu par la maison Aguttes. Il était pliable, verre dépoli, émeraude, diamants, platine, or gris signé Lacloche, mais fabrication Rigollet. Il s'en fit tout en diamants.

Louis Rigollet semble raffoler des faces-à-main. Un précieux modèle pavé de diamants exécuté pour Lacloche Frères s’en fait le témoin. Un chroniqueur du Grand Négoce confirme : « M. Rigollet a raison de croire aux gestes effrontés du face-à-main : il est très féminin. » L’année suivante, en 1928, le même rédacteur remarque chez Louis Rigollet une parure en brillants et platine poli aux arêtes vives pour laquelle l’artisan joaillier a inventé un système d’articulation qu’il a baptisé « RIG». Le poinçon qui se lit sur le spectaculaire bracelet manchette dans l'introduction semble être  le sien. Tiré du livre de Laurence Mouillefarine sur Lacloche





Lunettes d’approche ou de théâtre réalisées pour BOUCHERON en 1925 par Rigollet. Calibrés rubis, émeraudes, deux rangées de diamants taille rose, 1 ct 80 de diamants montés sur platine, signée Boucheron. La lunette se replie en deux pour se ranger dans la partie fourreau en onyx.


Le véritable système d’articulation « RIG » (1924-1928)

L'année 1925 voit la consécration internationale de son premier coup de génie mécanique, déposé en France le 8 mai 1924 (puis décliné sous les brevets GB233717A et US1777679A) en collaboration avec S. Zoppini. Mais c'est en 1928 que le nom de cette invention entre officiellement dans l'histoire de la joaillerie, au croisement de nos propres travaux de recherche indépendants.


Dépôt de son brevet en Allemagne en 1925 mais reconnu en 1928

Dès début 2016, j'avais sur ce blog réalisé le tout premier travail d'archive déconstruisant le storytelling de la maison Lacloche Frères. Francis Lacloche, alors au ministère de la Culture, me confirma certains faits de la vie de son père. Ces recherches pionnières, qui ont inspiré et nourri les publications ultérieures (notamment l'ouvrage de Laurence Mouillefarine sorti en 2019 chez un grand éditeur), trouvent aujourd'hui leur prolongement technique. Interrogé par mes soins, Francis Lacloche m'a transmis une chronique d'époque exhumée dans ledit ouvrage, où un rédacteur de 1928 remarque chez Louis Rigollet une parure révolutionnaire en brillants et platine poli aux arêtes vives. Le journaliste note alors avec admiration que pour cette création, « l’artisan joaillier a inventé un système d’articulation, qu’il a baptisé RIG ».
 


Cette mention historique concorde de manière spectaculaire avec mes  propres découvertes archivistiques : c’est précisément en septembre 1928 (dans le numéro 31 de la revue allemande Deutsche Goldschmiede-Zeitung, issue de la collection de la bibliothèque Johann Hasse) que l'Office allemand des brevets publie l'extension internationale de son invention (DE465150C) sous la désignation de Gelenkverbindung (connexion articulée).

 

Le problème technique résolu par Rigollet était majeur : lorsque les bracelets en platine de l'Art Déco s'enroulaient autour du poignet, les maillons rigides s'écartaient, laissant apparaître des espaces vides inesthétiques qui rompaient le pavage de pierres. L'invention de Rigollet déplace l'axe de rotation au ras de la face supérieure décorative du bijou. Le résultat est une articulation invisible où les maillons coulissent les uns sous les autres sans jamais laisser voir le moindre espace vide. 
Adopté immédiatement par les grands donneurs d'ordres comme Lacloche Frères, pour qui Rigollet façonne également de somptueux faces-à-main pavés de diamants, ce mécanisme d'une souplesse de tissu prend ainsi officiellement le nom de sa griffe commerciale : le système d'articulation RIG. Il l'a déposé plus tôt en France mais n'a été admis qu'en 1930 aux USA

1927: Louis Rigollet est membre actif de la Chambre syndicale de la bijouterie, de la joaillerie et des industries qui s'y rattachent, qui s'inquiète de l importation des perles de culture japonaises.

En sa séance du 20 mars dernier, à laquelle assistaient: MM. Fouquet-Lapar, Saglier, Hardellet, Giard (au Bureau) et MM. Arvisenet.
Hagneaux, Mellerio, Aucoc, Auricoste, Blanchet, Brézina, Carette, Chapus, Coussin, Delâtre, Delettrez, Desmarès,Duval, Garnier, Landier, Lenfant, Loiseau, Maes, Marnotte, Nicolle, Rigollet, Thibouville,Verger, Weissmann, et après avoir adopté le procès-verbal de la précédente séance, lecture fut faite d'une lettre adressée par M. Fouquet-Lapar à M. le directeur général des Douanes, faisant suite aux différentes décisions concernant les régimes de la soumission cautionnée et de la consignation pour l'importation temporaire des pierres gemmes taillées et des perles fines. 
Il fut donné connaissance ensuite de la lettre adressée au président de la Chambre syndicale par M. le ministre du Commerce et que nous publions ci-dessous dans son intégralité :
Monsieur le Président,
Dans les importants arrêts qu'elle a rendus le 28 juillet 1927, la Cour d'appel de Paris, se prononçant sur les procès qui lui étaient soumis à l'occasion de l'importation et de la vente en France de perles de culture, a décidé que ces perles ne sauraient être vendues pour des perles naturelles.  




 Ce superbe clip a été revendu par la maison Aguttes. Paris.
Onyx et pavage de diamants ronds taille ancienne Or 18 k (750) Poinçon de maître Louis Rigollet, 
Écrin en forme Dim. : 4 x 3 cm env. – Pb. : 15.1 g


Pour une fois l'écrin est important, la maison Aguttes avait noté sur son catalogue "Poinçon de maître Louis Rigollet années 1920", C'est bon! mais il y a, en lettres d'or sur l'écrin, "Ets" pour "Établissements", donc nous pouvons préciser que c'est à partir de 1927.

Dans les années 1930, les Établissements Louis Rigollet s'affirment comme « Fabricant Joaillier Décorateur » dans l'annuaire L'Azur. L'atelier ne se contente plus d'exécuter, il conçoit la nouveauté en Belle Joaillerie. C'est cette réputation de prototypiste de génie qui pousse la maison Van Cleef & Arpels à lui confier la réalisation de ses projets les plus complexes.


Brevet pour une : agrafe à élément digitiforme servant à retenir sur un vêtement, une coiffure ou autre, un insigne, une montre ou tous les motifs décoratifs.


Bracelet rubis et diamants 
Composé d'une série de motifs géométriques, orné de rubis taille carrée, sertis de diamants taille ancienne, 8/8 et carrée, longueur 170 mm, poinçons français pour le platine (850°/00), poinçon de maître, poids brut 73,24 g, vers 1930. 




Diamants ronds, anciens, taille simple et baguette, platine (marks français), années 1930, pendentif amovible, marque de fabricant (Louis Rigollet)
Diamants : pour un poids total approximatif de 30,00 à 33,00 carats.
Taille/Dimensions : pendentif de 9,7 cm de haut ; chaîne de cou d’une longueur réglable d’environ 60,0 cm. Poids brut : 81,0 grammes (lot Art)



Bague marguerite en platine 850 millièmes présentant un diamant taille brillant moderne d'environ 1 ct dans un entourage de dix diamants taille carré. Numérotée 553. M. O. : Louis RIGOLLET. Dim. du diamant principal : 6,5 - 6,6 x 3,8 mm Poids total estimé des diamants : 1,80 ct Doigt : 54,5 - Poids brut : 6,3 g... revendu par la maison Le Floch



Ce bracelet de perles de rocaille et de corail à dix rangs signé Louis Rigollet est doté d'un fermoir tube de style plongeur 18 carats rarement vu, avec la marque de Louis Rigollet, 
Ce bracelet mesure 6,5 cm de long et comprend dix (10) rangs de rocailles et de coraux, un classique des bijoux de cette époque. Les perles ont un bel éclat, bien assorties et de forme baroque, présentées dans un ensemble unifié et uniforme. Lorsque le bracelet est porté avec une légère torsion, l'effet est comme une corde, une sensation agréable contre le poignet.
Le fermoir très intelligent est facile à mettre et à enlever tout en étant très sûr sur le poignet. Sur le côté du fermoir se trouve un petit bouton qui permet de fixer et de libérer le fermoir.
Le fermoir porte un poinçon de l'aigle français et la marque de la flèche LR (déposée au nom de Louis Rigollet) et est en très bon état général. Parfait pour ajouter une touche de raffinement à la française à votre look, ce bracelet est un incontournable pour celles qui apprécient les bijoux intemporels et exquis.
 


Le 22 février 1937, Louis Rigollet dépose un brevet capital (GB491074A) intitulé « Une méthode améliorée pour sertir les pierres précieuses ». Si Van Cleef & Arpels a breveté le principe général du Serti Mystérieux en 1933, la technique originale consistant à glisser des pierres rainurées sur des rails métalliques en T, reste artisanale, fragile et complexe à ajuster.

 91 074. Bijouterie. RIGOLLET , L. 22 févr. 1937, n° 5273. [Classe 43] Un dispositif de sertissage de pierres précieuses ou de bijoux comprend une coupelle munie d’une languette rigide sur une face et d’une languette souple sur l’autre. La languette rigide s’engage dans un logement de la pierre, tandis que la languette souple s’insère dans un autre logement de la pierre. Comme illustré, le dispositif comprend une coupelle métallique 2 munie, sur l’un de ses bords supérieurs, d’une languette ou saillie 3 destinée à s’engager dans un logement ou une encoche 4 de la pierre 1. À la périphérie opposée à la languette 3, un interstice est ménagé dans la coupelle. Cet interstice est comblé par une fine bande métallique 51 dont la partie inférieure 5, jusqu’aux trous 7, est soudée aux bords de l’interstice. La partie supérieure de la bande, formant une languette souple 6, est munie d’un ergot 8 destiné à s’insérer dans un logement ou une encoche 9 de la pierre. La coupelle peut être brasée ou soudée au support de la pierre, ou bien être munie à sa base d'un col, d'une bride, d'un collier ou de griffes conçus pour passer dans un trou du support et être fixés par rivetage ou brasage. Voir le brevet n° 454 821.

Rigollet apporte une réponse mécanique révolutionnaire : le sertissage individuel à encliquetage (dit snap-fit). Il conçoit une petite coupelle métallique invisible dotée d'un côté d'une languette rigide fixe, et de l'autre d'une fine bande de métal flexible munie d'un ergot. Lors de l'assemblage, la pierre rainurée vient se clipser instantanément et définitivement dans la coupelle souple. Ce système élimine le risque de casse des gemmes, assure un maintien parfait et supprime toute griffe visible sur le dessus du bijou. Cette innovation est le chaînon manquant qui a fiabilisé et pérennisé les plus grandes pièces de collection en serti invisible de la place Vendôme, à commencer par ses fameux clips de corsage.

 

 Photo du clip Ballerine de Van Cleef & Arpels en or et rubis et diamants .

L’alliance de guerre, la puissance financière et la retraite (1941-1957)


L'histoire officielle a longtemps situé l'évolution d'après-guerre de l'atelier aux alentours de 1950. Les registres officiels de la Garantie rectifient cette chronologie. C'est en pleine période d'Occupation, le vendredi 2 mai 1941 (registre 1505/préfecture 21110), que naît la raison sociale « Rigollet et Ulmer » et son poinçon de maître associé, le trigramme « LRU ».


L'ancien et le nouveau poinçon 

L'associé n'est autre que la maison « ULMER & C¹ᵉ », installée au 10, rue Vivienne, grand spécialiste de la bijouterie mécanique pour hommes (boutons de manchettes et chaînes d'or). Cette fusion entre le joaillier d'élite (Rigollet) et le chaîniste de précision (Ulmer) permet à l'atelier du 4 bis, rue Saint-Sauveur de devenir une puissance industrielle majeure après la Libération.

 
                                           

Le bracelet "BRAID" avait été créé en 1947, et en 1954 est sortie cette montre-bracelet  pour Van Cleef et Arpels.
L'étude Rossini a revendu cette montre accompagnée d'une bague.

VAN CLEEF & ARPELS (Commande spéciale) Ensemble comprenant une montre-bracelet de dame en or jaune 18K (750) articulée et un anneau tressé en or jaune 18K (750) assorti. - la bague : signée Van Cleef & Arpels et numérotée. Poinçon tête d'aigle. Tour de doigt : 50 - Poids brut : 9 g. - la montre : poinçon de maître de Louis Rigollet. Poinçons tête d'aigle et tête de rhinocéros. Cadran doré signé Van Cleef & Arpels  Mouvement mécanique. Le fond du boîtier signé Van Cleef & Arpels et numéroté. Longueur : 18,2 cm. - Diamètre : 1,1 cm. - Poids brut : 48,52 g.

Dans les années 1940 et 1950, l'atelier donne vie aux bijoux transformables en or jaune torsadé, aux bracelets mailles d'une souplesse textile (développés d'après son brevet de cordon métallique souple à ressorts du 25 juin 1931, FR706560A) et aux fameuses montres-bracelets en tresses d'or. La réussite est totale : l'édition de 1950 de l'annuaire L'Azur indique que le capital de la société LOUIS RIGOLLET ET ULMER a explosé pour atteindre le montant spectaculaire de 1 287 000 francs.

 

LOUIS RIGOLLET Broche-clip en platine et en or gris 18 K (750) dessinant une gerbe sertie de diamants ronds de taille brillant et de diamants calibrés, ornée de deux pâtes de verre incolores plus importantes, l'une ronde, l'autre taillée en goutte. Non signé, poinçon de maître. Travail français des années 1940. Hauteur : 4,5 cm environ. Poids brut : 19 g Une pince à diamant française de 1940  revendue par maître Ader.


Une broche en or français de dix-huit carats, Louis Rigollet avec rubis, diamants et émail


Toutes les grandes épopées artisanales ont un dénouement. Le 9 décembre 1955, alors qu'il prépare sa retraite à l'âge de 71 ans, Louis Rigollet cède son droit au bail concernant la porte-cochère historique et le sous-sol de fabrication du 4 bis, rue Saint-Sauveur à la société Presse et Propagande pour la somme de 900 000 francs. Cet acte juridique marque la fermeture définitive de ce haut lieu de la création parisienne. Le poinçon LRU est biffé des registres, les outillages sont dispersés. Louis Rigollet s'éteint deux ans plus tard, en 1957, laissant un patrimoine matériel immense mais anonyme.



travaillé sous la direction du célèbre Jacques Lacloche, et porte sa marque. Lacloche a réalisé de nombreuses œuvres de la série « Portrait de femme »,  Curieusement, cette pièce ne figure pas au catalogue de Lacloche. Il est probable qu'il s'agisse d'une idée originale de Rigollet, mais que Lacloche ne l'ait pas adoptée et n'y ait pas apposé sa marque (signature). On suppose donc que Rigollet l'a vendue sous son propre nom (ou sans signature). Par conséquent, cette pièce n'est pas une œuvre de Lacloche produite en série, mais bien une pièce rare et unique. Son charmant décor, représentant une promenade par temps de pluie, possède une dimension narrative qui ne manquera pas de séduire les collectionneurs.
Revendue par "AntiqueGallery Soleil"


Quelques mots sur la maison René ULMER, après le décès de Rigollet, mes parents travaillaient avec cette maison et à mes débuts, vers 1974, j'ai travaillé aussi avec eux, un grand technicien dans ses chaînes, bracelets et colliers. Il était né en 1896 à Mulhouse, il s'était inscrit au registre des métiers en 1936, il fut radié en 1941, parce qu'il s'associa à Louis Rigollet. 


Il reprit un poinçon dont le symbole était une hélice d'avion et les lettres R.U. Ce poinçon fut biffé le 24 mars 1964 ayant créé une société Ulmer et Cie, et le même symbole mais les lettres U. Cie ;


 Je n'ai pu trouver de pièces de cette "maille Ulmer" qui se faisait dans toutes les couleurs, très belle, très souple. C'était léger et un certain volume avec les côtés du bracelet qui avaient un peu de hauteur.



Pourtant, pour l’historien du bijou, le collectionneur averti ou le confrère joaillier, la vérité historique ne se lit pas sur l'or imprimé des écrins de la place Vendôme. Elle se traque patiemment au revers des pièces, dans le secret du platine et de l'or, là où le petit losange gravé d'une flèche atteste, pour l'éternité, de la signature du véritable créateur.


vendredi 11 septembre 2026

Van Cleef & Arpels : derrière la signature, Georges Richards et Richards & Wildenstein

 Une lectrice m'écrit


Quand un petit poinçon raconte une autre histoire de Van Cleef & Arpels

Un bijou signé Van Cleef & Arpels porte généralement, aux yeux du public, une seule histoire : celle de la célèbre maison de la place Vendôme.

Mais derrière cette signature, il y avait des hommes, des ateliers et des fabricants dont les poinçons, souvent minuscules, permettent parfois de retrouver la véritable histoire matérielle du bijou.

C'est précisément ce qui s'est produit avec un papillon Van Cleef & Arpels des années 1970.


Sur le bord de sa monture apparaît un petit poinçon représentant un coquillage accompagné des lettres G.R. Une marque presque invisible, mais qui allait permettre de retrouver le nom du fabricant : Georges Richards.


Le rapprochement n'est pas une hypothèse fondée sur une simple ressemblance. Le Dictionnaire des joailliers, bijoutiers et orfèvres de Rémi Verlet décrit pour Georges Richards un poinçon composé d'un coquillage et des lettres « Sté G.R. ou G.R. Fabricant ». Le même ouvrage permet de suivre l'évolution de ses poinçons et de distinguer plusieurs périodes de son activité. Georges Richards avait ainsi utilisé auparavant un autre poinçon, une corne d'abondance accompagnée des lettres G.R., avant d'adopter le coquillage.

Mais la découverte devient beaucoup plus intéressante lorsque l'on regarde les bijoux Van Cleef & Arpels qui portent ces marques.


Un sautoir « Vintage Alhambra » signé Van Cleef & Arpels, daté de 1969, porte ainsi le poinçon de Georges Richards. Quelques années plus tard, de nombreux sautoirs Alhambra portent celui de Georges Richards & Wildenstein.

Ce ne sont donc pas deux mentions isolées dans des catalogues de ventes : les poinçons retrouvés sur les bijoux eux-mêmes témoignent d'une collaboration qui s'inscrit dans la durée entre Van Cleef & Arpels et Georges Richards, puis Richards & Wildenstein.

Et l'Alhambra, apparu chez Van Cleef & Arpels en 1968, constitue à cet égard un cas particulièrement révélateur. Derrière l'un des bijoux les plus célèbres de la maison se découvre ainsi le travail d'un atelier dont le nom est beaucoup moins connu du grand public, mais dont le poinçon est conservé sur les bijoux eux-mêmes.

L'enquête sur ce simple « G.R. » conduit ainsi à Georges Richards, à Richards & Wildenstein, à leurs différents poinçons et à la place essentielle qu'ont occupée ces ateliers dans la fabrication de la joaillerie parisienne de la seconde moitié du XXᵉ siècle.


Reprenons ce premier papillon proposé par ma lectrice : il est en or, avec des navettes en corail serties dans l'or, deux diamants pour les yeux et des diamants taille brillant sur le pourtour. Au passage, j'admire le travail du lapidaire qui a fait tout ce qu'il pouvait pour faire concorder les deux côtés en améthyste. 


Le même vu de dos 


On peut lire nettement Made in France 18 Kts (soit 750/1000°) et : Van Cleef & Arpels 


Mon amie lectrice m'a apporté une très belle photo du poinçon qui fait penser que ce papillon est postérieur à 1958. Ce poinçon est situé sur le bord externe du bijou. Mais ce petit poinçon va nous permettre d'aller beaucoup plus loin. Le coquillage accompagné des lettres G.R. n'est pas une simple marque ressemblant à celle d'un fabricant connu. Les archives de la Garantie permettent de l'attribuer à Georges Richards, dont le poinçon « Sté G.R. » avec coquillage fut insculpé le 18 mars 1958, au 1 rue Saulnier à Paris.

Pourtant, quelques années auparavant, Georges Richards utilisait encore un tout autre poinçon...


Azur 1952


Azur 1952

Ce très beau papillon m'a donné envie de chercher ses auteurs et surprise, ce n'est pas une pièce unique, bien que la taille des améthystes en fasse des pièces uniques.


Je découvre cet autre papillon, qui a été mis en vente en Suède par la maison Kaplans, je leur écris, il me répond et demande un service, qui sait ? un de mes lecteurs ?


Cher Monsieur Richard,

Nous ne disposons pas d'autres éléments que les photos visibles sur notre site web. Cependant, je pense que les poinçons sont identiques sur l'épingle et sur l'antenne du papillon (voir photos jointes). Il s'agit probablement du poinçon d'exportation à tête de Mercure et du poinçon de retour à tête de lièvre. Cela indique que la broche a été initialement exportée pour être vendue, puis renvoyée en France pour y être commercialisée, et que les taxes correspondantes ont été acquittées à son retour (voir photos jointes extraites du livre).
Puis-je en profiter pour vous demander si vous connaissez un exemplaire disponible du livre Hallmark publié en 2022 par Rémi Verlet ?
Dictionnaire des joailliers, bijoutiers et orfèvres | L'École des Arts Joailliers
Nous recherchons ce livre depuis deux ans sans succès. Si vous pouviez m'orienter, je vous en serais très reconnaissant.
Cordialement
Karl Springe : gemmologue en chef, spécialiste senior en joaillerie



Même bijou ? Non ! Pas tout à fait : les améthystes sont différentes, mais elles sont tout aussi bien taillées par le lapidaire.


Mêmes gravures.


Mais ce ne sont pas les mêmes poinçons que le précédent papillon.
« MADE IN FRANCE 18 KRS » Van Cleef & Arpels © et surtout les deux petits poinçons sur l'épingle, que Kaplans a lui-même interprétés comme Mercure d'exportation + lièvre de retour, avec toute la prudence nécessaire.


Tiré de l'excellent livre sur les poinçons de Mike Fieggen.
                                                                                    


De 1888 à 1994, poinçon dit "de retour" pour marquer et identifier les ouvrages français exportés puis réimportés.

Ce poinçon sur l'épingle du papillon Kaplans.

J'ai trouvé un troisième papillon. 


Broche en forme de papillon en améthyste, diamant et corail, en or jaune 18 carats. Vers les années 70. Fabriqué en France. Le papillon présente un corps doré, des ailes en améthyste taille cabochon et 8 pierres roses taille cabochon taches de corail. Les bords des ailes et les yeux sont sertis de diamants ronds taille brillant. Il y a 28 diamants taille brillant rond d'un poids total d'environ 1,40 ct. Équipé d'une épingle simple avec fermeture en trombone. Poinçon : « Made in France, 18 carats ». Portant les marques des fabricants et poinçons d'or. Largeur : 73 mm. Longueur : 35 mm. Poids : 31,6 grammes.



Sur le bord haut à droite, on distingue le poinçon du fabricant.



Le papillon d'Adelina, à New York, est particulièrement intéressant parce que, contrairement à celui de Kaplans, on ne voit pratiquement pas les poinçons français d'exportation et de retour sur les photographies disponibles. La fiche 1stDibs le décrit bien comme un bijou français des années 1970, en or 18 K, « Made in France », avec des poinçons de fabricant et des poinçons de titre, mais ne donne pas l'identification du fabricant.

Trois exemplaires aujourd'hui retrouvés permettent de suivre le même modèle sur des marchés différents. Celui vendu à Kaplans porte les poinçons français de Mercure et de retour à tête de lièvre ; celui proposé à New York ne présente, sur les photographies disponibles, pratiquement aucune des marques françaises visibles sur l'exemplaire suédois. On peut dès lors envisager que certains de ces papillons aient quitté directement la France pour l'exportation, tandis que d'autres ont connu un retour sur le marché français.

Mais pourquoi trois papillons pratiquement identiques portent-ils des traces de parcours différents ?

Derrière ce petit coquillage accompagné des lettres G.R. apparaît alors un nom : Georges Richards. Les vieux annuaires professionnels permettent de suivre son évolution bien mieux qu'on ne l'imagine.

L'évolution de la maison Georges Richards

1948 – Les débuts d'un joaillier-fabricant.

En 1948, Georges Richards s'inscrit au registre des métiers avec le statut d'artisan. Il est alors bijoutier en boutique, âgé de 26 ans, et obtient l'insculpation de son poinçon le 7 avril. Son poinçon est une corne d'abondance accompagnée des initiales G.R.


Ce sont justement les vieux annuaires professionnels qui permettent de retrouver cette première étape.

1952
En 1952, l'annuaire Azur le présente déjà comme joaillier-fabricant, installé 1 rue Saulnier, avec la même corne d'abondance et les initiales G.R.


Nouveau poinçon (annuaire Azur personnel)



Annuaire Azur personnel


1954 . Association avec Wildenstein ; naissance de Richards & Wildenstein comme association/société, avec nouveau poinçon. Un coquillage et les initiales GR.
 

1958. Nouvelle étape juridique : la société anonyme Georges Richards et Wildenstein est immatriculée le 25 décembre. Parallèlement, Georges Richards fait insculper le 18 mars un nouveau poinçon, Sté G.R. accompagné du coquillage.

Années 1960-70-80  Richards & Wildenstein continue à fabriquer, notamment pour Van Cleef & Arpels, avec le fameux Sté R.W. + coquillage que nous retrouvons sur les bijoux.


VAN CLEEF & ARPELS
Sautoir "Vintage Alhambra" et pendentif "Perlé" revendu par la maison Artcurial
En or jaune 18 k, le sautoir maille forçat ponctué de seize motifs quadrilobés à surface grenetée et bordure perlée, le pendentif stylisant une croix reprenant le même décor, serti de cabochons de corail (Pleurocorallium elatius) et de chrysoprase.
On joint une paire de pendants d'oreilles faisant parure, retenant des billes de verre vert et de corail (non signée, modifiée).
1969
Sautoir et pendentif signés et numérotés Long. du collier : env. 64 cm, Haut. du pendentif : env. 7.5 cm (avec bélière), Haut. des pendants d'oreilles : env. 5.5 cm, Poids total brut : 94.45 g
Sautoir « Vintage Alhambra » en or jaune 18 carats accompagné d'un pendentif « Perlé » en or jaune 18 carats, corail (*Pleurocorallium elatius*) et chrysoprase — le tout signé Van Cleef & Arpels, 1969 — ainsi qu'une paire de pendants d'oreilles assortis en or jaune 18 carats, corail et verre.

RAPPORT DE CONDITION :
Bon état, patine d'usage 
Sautoir signé VCA, numéroté 115881, daté 69
Pendentif signé Van Cleef & Arpels, numéroté 110830, daté 69
Poinçon du joaillier Georges Richards sur les deux
Poinçon de joaillier attribué à Sté Dupeguy pour les pendants d'oreilles


Le point décisif est dans le rapport de condition :

« Poinçon du joaillier Georges Richards sur les deux » et les deux pièces sont signées et numérotées VCA, datées 69. 

Donc en 1969, nous avons une preuve matérielle très précise : le sautoir Vintage Alhambra porte la signature VCA et le nᵒ 115881, daté 69 ; le pendentif Perlé porte la signature Van Cleef & Arpels, n° 110830, daté 69 ;

Les deux portent le poinçon de Georges Richards.

Donc en 1969, il ne faut pas encore parler de « Richards & Wildenstein » pour cet objet. Le catalogue identifie explicitement Georges Richards, et non Sté RW.



Et ci-après, on découvre que la ligne Alhambra aurait été fabriquée par Richards & Wildenstein pour Van Cleef & Arpels. Et peut-être aussi créée par eux pour V.C.A. ? car je n'ai trouvé que des sautoirs, bagues, bracelets etc. de la ligne Alhambra avec le poinçon Sté RW et coquillage en symbole, Et peut-être même ont-ils participé à la création de certaines variantes pour V.C.A. ? La question mérite d'être posée, car je retrouve de nombreux bijoux de la ligne Alhambra portant le poinçon Sté RW accompagné du coquillage. Ce poinçon désigne le fabricant, tandis que la signature V.C.A. désigne la maison sous laquelle le bijou est commercialisé. Les deux marques peuvent donc parfaitement coexister sur le même bijou.

VAN CLEEF & ARPELS: SAUTOIR "ALHAMBRA" LAPIS-LAZULI
Composé de vingt motifs de trèfle à quatre feuilles en lapis-lazuli, reliés par une chaîne en or jaune à maille forçat, signé V.C.A ©, numéroté, poinçons français pour l'or 18 K (750 ‰), poinçon de maître pour Richards & Wildenstein (Georges), dimensions 80,00 cm, poids brut 48,82 g, accompagné d'un écrin de la maison Van Cleef & Arpels.

Le premier sautoir Alhambra a été imaginé par la maison Van Cleef & Arpels en 1968. Les trèfles à quatre feuilles, chers à Jacques Arpels, sont des symboles de chance et de bonheur. À l'heure où la femme s'émancipe, les lignes fluides et la structure souple de ce collier répondent au besoin de liberté de la femme en quête d'élégance et de praticité. Appréciée par des icônes telles que Françoise Hardy, la princesse Grace de Monaco ou encore l'actrice Romy Schneider, l'Alhambra connaît un succès immédiat et demeure un bijou intemporel, porté aussi bien de jour que de nuit.
Devenue l'une des collections emblématiques de la haute joaillerie, l'Alhambra se décline à l'infini avec des pierres ornementales ou précieuses et sous différentes formes (bracelet, boucles d'oreilles, montres, etc.).



La maison Bonhams apporte un élément supplémentaire à cette réflexion... Ce collier de style « Alhambra » est l'œuvre de la maison Georges Richards & Wildenstein, connue pour avoir réalisé des pièces pour Van Cleef & Arpels ainsi que pour d'autres grandes maisons de joaillerie françaises. Leur poinçon distinctif, représentant un coquillage, a été utilisé à partir de 1972 ; l'entreprise disposait d'ateliers situés au 1, rue Saulnier (75009) et au 90, avenue Paul Doumer (75116) à Paris.


Bonhams indique que leur poinçon distinctif représentant un coquillage aurait été utilisé à partir de 1972. Mais l'annuaire Azur de 1972 que je possède montre encore, dans une annonce de Georges Richards et Wildenstein, les initiales G. R. accompagnées du coquillage. Une fois encore, les documents contemporains méritent donc d'être confrontés aux descriptions ultérieures.


Les initiales sont G. R. symbole un coquillage.

Sur un autre collier Alhambra, la maison Bonhams est encore plus précise:

GEORGES RICHARDS & WILDENSTEIN : COLLIER EN CALCÉDOINE
Orné de vingt motifs quadrilobés en chrysoprase agrémentés de détails perlés, reliés par une chaîne à maillons facettés ; poinçon de maître « Sté RW », poinçons de garantie français, longueur 80 cm.
Notes
Ce collier de style « Alhambra » est une création de la maison Georges Richards & Wildenstein, connue pour avoir réalisé des pièces pour Van Cleef & Arpels ainsi que pour d'autres grandes maisons de joaillerie françaises. 


Sertie de seize motifs à quatre feuilles en malachite, longueur environ 1280 mm, signée VCA, numérotée, poinçons français et de fabricant, pochette estampillée Van Cleef & Arpels. Revendu par Sotheby's.

Je serai clair ; je ne remets pas en cause l'attribution de la création originelle de l'Alhambra à Van Cleef & Arpels ; je cherche à comprendre quelle était, dans cette création, la part respective de la maison et de ses grands ateliers fabricants.



VAN CLEEF & ARPELS: PAIRE DE CLIPS D'OREILLES "ALHAMBRA" LAPIS-LAZULI
Chacune formant un motif de trèfle à quatre feuilles en lapis-lazuli, dans un entourage de perles en or jaune, signée V.C.A. ©, numérotée, poinçons français pour l'or 18K (750 ‰), poinçon de maître pour Richards & Wildenstein (Georges), dimensions 1,50 x 1,50 cm, poids brut 7,30 g. Revendu par la maison Bonhams de Londres



La célèbre maison Barnebys a écrit:
D’après Catherine Cariou, ancienne  directrice du Patrimoine chez Van Cleef & Arpels, impossible de dire quelle est l’origine exacte du motif quadrilobe. Ni abstrait ni figuratif, il fait évidemment référence au motif très présent dans les jardins de l’Alhambra à Grenade, qui est décoré de motifs quadrilobes mauresques (quatre cercles superposés, comme la silhouette du trèfle) mais il évoque aussi un trèfle à quatre feuilles que pourrait avoir proposé Jacques Arpels, très superstitieux.

Cette prudence me paraît plus intéressante que les récits qui ont parfois accompagné, au fil des années, l'histoire de l'Alhambra. Plusieurs traditions attribuent en effet le motif à Jacques Arpels et au trèfle à quatre feuilles, tandis que d'autres insistent sur la référence aux décors de l'Alhambra de Grenade. Faute de document permettant de trancher, je préfère pour ma part m'en tenir aux bijoux et aux poinçons. 


Revendu par Bonhams 
Signées au dos du système de clip « Asprey London » ; poinçons du fabricant (les lettres R W encadrant un coquillage surmonté de STE, probablement pour Richards and Wildenstein, Georges), poinçon de garantie français (tête de Mercure) et poinçon d'importation de Londres. Les clips offrent une bonne tension et sont munis d'embouts en plastique pour plus de confort. Conviennent aux oreilles non percées.
ASPREY: DIAMOND AND SAPPHIRE EARCLIPS
Sapphire cabochons Brilliant-cut diamonds, approx. 0.70cts total 18 carat gold. 
Weight approx. 10.0g


Au dos de cette paire de clips Asprey, figure un poinçon.
Un détail m'intrigue cependant : le poinçon Sté RW  symbole un coquillage que l'on rencontre sur plusieurs bijoux, est ici disposé horizontalement. Je ne retrouve pas cette disposition dans les représentations publiées dans les ouvrages de référence que j'ai consultés. Pourtant, des bijoux de vente publique permettent de constater matériellement son emploi.






Mais il figure aussi sur cette paire de clips

Boucles d'oreilles Georges Richards & Wildenstein pour Van Cleef & Arpels en corail, diamants et or.
Pierres : corail sculpté ; diamants taille brillant d'un poids total d'environ 1,25 carat.
Métal : or 18 carats. Poinçons : pour Georges Richards & Wildenstein ; pour Van Cleef & Arpels ; poinçons français. Poids brut : 24,60 grammes. Dimensions : 21 mm x 22 mm.



1981 Annonce de Georges Richards et Wildenstein, dans l'annuaire Azur (collection personnelle)




1985 — cessation de la SA.



Alors, qui a fabriqué ces papillons ?

Au départ, nous avions simplement trois bijoux signés Van Cleef & Arpels, pratiquement identiques, mais retrouvés sur trois marchés différents. Puis un petit poinçon est venu changer l'histoire.

Le coquillage accompagné des lettres G.R. nous conduit à Georges Richards, joaillier-fabricant installé rue Saulnier, puis à Richards & Wildenstein, dont le poinçon Sté RW apparaît sur de nombreux bijoux réalisés pour les grandes maisons de la place Vendôme.

Les documents retrouvés permettent même de suivre cette histoire dans le temps : Georges Richards est associé à Wildenstein dès 1954 ; la société anonyme Georges Richards et Wildenstein est immatriculée en 1958 et cessera son activité en 1985.

Quant à Van Cleef & Arpels, les bijoux eux-mêmes apportent une réponse particulièrement intéressante : dès 1969, un sautoir Alhambra et son pendentif Perlé, signés et datés par Van Cleef & Arpels, portent le poinçon du joaillier Georges Richards. Les exemplaires plus tardifs portent, eux, le poinçon Sté RW.

Il ne s'agit donc pas de retirer à Van Cleef & Arpels la création de l'Alhambra, mais de remettre en lumière celui qui en a assuré une partie de la réalisation matérielle.

Et c'est finalement ce que racontent les poinçons : derrière une grande signature, il y avait aussi des ateliers, des hommes et des savoir-faire. Des noms aujourd'hui presque oubliés, mais que quelques dixièmes de millimètre de métal permettent parfois de retrouver.

Quant au petit papillon, il aura simplement fallu regarder son poinçon pour qu'il nous raconte une histoire beaucoup plus grande que lui.


Louis Rigollet (1884-1957) : Le génie mécanique de l'ombre derrière les chefs-d'œuvre de la place Vendôme

L’histoire de la haute joaillerie française souffre trop souvent d’une amnésie sélective, savamment entretenue par le marketing contemporain...