1925
Il existe des noms que l'on rencontre dans les archives sans vraiment savoir qui se cachait derrière eux.
Nissim Maïr Rozanès est de ceux-là.
Son nom apparaît d'abord dans les annuaires parisiens comme celui d'un joaillier installé 2, rue de la Paix. Puis les documents commencent à s'accumuler : dessins d'architecte signés des frères Perret, publicités dans la presse, articles de revues professionnelles américaines, adresses à Paris, Madrid et San Sebastián, projets considérables pour l'Espagne, et même une rencontre avec le roi Alphonse XIII.
Puis apparaît un autre Rozanès, beaucoup plus difficile à saisir : un homme engagé dans les affaires des Juifs séfarades originaires de l'Empire ottoman, décoré de la Légion d'honneur, et dont les affaires financières ne seront toujours pas réglées six ans après sa mort.
C'est cette accumulation de documents, parfois inattendus, qui permet peu à peu de faire revivre un personnage qui fut manifestement beaucoup plus important que ne le laisserait supposer la simple mention « joaillier ».
De Constantinople à la rue de la Paix
L'état civil nous donne enfin une identité précise :
Nissim Maïr Rozanès naît à Constantinople le 12 mai 1879.
L'acte de décès retrouvé aux Archives de Paris apporte une autre information essentielle : il meurt à Paris le 8 juin 1945 à 23 h 15, à l'âge de 66 ans. L'acte le qualifie alors de « sans profession » au moment de son décès, et rappelle son titre de chevalier de la Légion d'honneur.
Entre ces deux dates, il aura construit une carrière étonnamment internationale.
À Paris, son nom est déjà bien installé avant la Première Guerre mondiale. Une anecdote publiée en 1914 dans La Lanterne permet même de retrouver son adresse professionnelle : 12, rue de Castiglione.
L'histoire est savoureuse.
Après la chute d'une boîte depuis un taxi de la rue Réaumur, trois écrins de bijoux sont retrouvés. Deux portent le nom et l'adresse :
« M. Rozanès, joaillier, 12, rue de Castiglione. »
Contacté par la police, Rozanès reconnaît les écrins. Il consulte ses livres de vente et parvient à retrouver l'acquéreur des bijoux qu'ils avaient contenus, une vente remontant à environ deux ans.
Ce petit fait divers nous apprend finalement beaucoup de choses : Rozanès tient alors des livres de vente suffisamment précis pour retrouver une transaction ancienne, et sa clientèle semble suffisamment importante pour que certaines ventes soient effectuées avec une certaine discrétion.
Lutz, Paris. Belle pendulette de boudoir d'époque Belle Époque en néphrite et diamants, vendue par Rozanes (Paris et Madrid), vers 1914. Mouvement à ancre et remontage manuel (réserve de marche de huit jours) ; cadran rectangulaire en argent guilloché à grands chiffres romains, inscrit dans une lunette en argent doré émaillé ; aiguilles serties de diamants ; corps en néphrite aux contours profilés, orné de rosettes en diamants taille rose aux angles. 99 x 81 mm. Revendue par Bonhams skinner
Mais c'est une autre découverte qui permet de mesurer l'importance de son établissement parisien.
Petite parenthèse personnelle : je suis né à Rouen et, pour moi, Le Havre est presque la porte à côté. J'ai même failli y installer ma première bijouterie, dans un immeuble reconstruit par les frères Perret. Je connaissais donc leur extraordinaire carrière, mais je ne m'attendais certainement pas à retrouver leur nom dans l'histoire de Nissim Rozanès. https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Perret
Les archives des frères Auguste et Gustave Perret conservent un projet pour la joaillerie Rozanès, rue de la Paix, daté de 1918-1919.
C'est très intéressant à comparer avec mon article sur Charles Broudarje qui a occupé aussi cet emplacement au 2 rue de la Paix https://www.richardjeanjacques.com/2026/09/charles-broudarge-joaillier-mais-aussi.html et occupé actuellement par la maison Vacheron & Constantin
Sur l'un d'eux, daté du 27 janvier 1919, on lit clairement :
« MAGASIN DE MR ROZANES »
Le plan montre le magasin de la rue de la Paix ainsi que le retour vers la rue des Petits-Champs. Les élévations et perspectives permettent de restituer le projet architectural du magasin.
Ce n'est donc pas simplement une adresse retrouvée dans un annuaire : nous avons le projet architectural original d'un magasin Rozanès de la rue de la Paix. Les annuaires et la publicité viennent ensuite confirmer cette implantation.
« À l'été 1920, Rozanes fut victime d'un important vol de bijoux dans sa boutique. »
La demande d'un joaillier parisien devant les tribunaux londoniens concernant une police d'assurance couvrant un stock de bijoux d'une valeur de 200 000 $ a été rejetée la semaine dernière. Le juge Wright, de la King's Bench Division, a rendu un jugement en faveur de John W. Bowen, assureur de Lloyd's, au motif qu'il y avait eu non-divulgation de faits importants. Nissim M. Rozanes, de la rue de Castiglione, le joaillier plaignant, a été victime d'un vol de bijoux durant l'été 1920. La valeur des bijoux volés dans sa boutique s'élevait à environ 100 000 $, la moitié appartenant au joaillier et l'autre moitié à ses clients. Bowen a plaidé la non-divulgation de faits importants lors de la souscription de la police. Le joaillier, a-t-il déclaré, avait subi d'autres pertes outre celle concernant un collier d'une valeur de 4 000 francs mentionnée dans le formulaire de proposition d'assurance. M. Rozanes a déclaré avoir donné tous les détails de ses pertes à un agent d'assurance parisien, aujourd'hui décédé. Le tribunal a écarté l'agent d'assurance parisien et a retenu la défense de non-divulgation.
En 1922, une annonce indique :
« BIJOUX — Rozanes, joaillier, 2, rue de la Paix. »
Voici le magasin de Rozanes au 2 rue de la Paix en 1923.
En 1923, Art, Goût, Beauté publie à son tour une publicité de Rozanès, joaillier, 2, rue de la Paix, en présentant un bijou qui avait été montré à l'Exposition de la Mode de Madrid. Et les activités de Rozanès ne se limitent manifestement pas à Paris.
La publicité mentionne alors des établissements à Madrid, 3 Calle Sevilla, et à San Sebastián, 27 Alameda.
C'est cette même pièce centrale qui sera présentée en 1925 à l'Exposition internationale des arts décoratifs.
Et sera avec tous les primés, publiée dans cette Revue du Grand Négoce (collection personnelle).
Rozanès. Un joaillier qui voulait transformer San Sebastián. C'est ici que le personnage change complètement de dimension.
Le roi Alphonse a récemment rendu visite à M. Nissim Rosanes, qui a présenté un important projet pour le développement de Saint-Sébastien. Le roi a estimé que ce projet contribuerait largement à accroître la prospérité de l'Espagne.
M. Rozanes, juif séfarade de Constantinople, a émigré à Paris il y a environ 35 ans. Il s'est établi comme joaillier dans la capitale française et possède des succursales à Madrid et à Saint-Sébastien. En 1915, il s'est rendu en Espagne pour tenter d'obtenir du gouvernement espagnol sa protection pour les Juifs d'Orient et, en collaboration avec le Dr Pulido, vice-président du Sénat espagnol, feu le Dr Max Nordau et d'autres, il a réussi à obtenir beaucoup pour les Juifs du Maroc espagnol et d'Orient. Il y a environ quatre ans, il a conçu un projet pour le développement de Saint-Sébastien et la création d'une exposition internationale permanente dans la ville. C'est dans le cadre de ce projet, dont la réalisation coûtera 10 000 000 £, que le roi Alphonse a effectué sa visite.
En novembre 1925, la presse néerlandaise rapporte la visite du roi Alphonse XIII à Nissim Rozanès.
Patrimoine sépharade Jood uit Constantinopel
Résidence Parijs, Francfort
Résidence 13 novembre 1925
Madrid, Espagne
Résidence 13 novembre 1925
Saint-Sébastien, Espagne
Métier : bijoutier
Nom : Nissim Rozanés
Profession : concepteur du plan d'aménagement de San Sebastián
Thèmes de l'article : National International News, Economie en Financiën (Business And Finance), Politiek (Politique)
Journal Centraal blad voor Israëlieten aux Pays-Bas
Publication 13 novembre 1925
Amsterdam, Hollande septentrionale, Pays-Bas
Une autre publication, en janvier 1926, apporte davantage de détails : Rozanès, présenté comme un Juif séfarade originaire de Constantinople, installé à Paris depuis plusieurs décennies, possède également des établissements à Madrid et San Sebastián.
Le projet qu'il a conçu quelques années auparavant prévoit notamment le développement de San Sebastián et la création d'une exposition internationale permanente. L'investissement envisagé est considérable.
Voilà donc un joaillier parisien qui ne se contente plus de vendre des bijoux.
Il imagine le développement d'une ville espagnole et présente son projet au roi d'Espagne.
C'est probablement l'un des aspects les plus surprenants de la carrière de Nissim Rozanès. Avouez que c'est très intéressant.
Des publications de l'époque le présentent comme un homme actif dans les milieux juifs séfarades et dans les démarches concernant les Juifs originaires de l'Empire ottoman.
En 1915, il se rend en Espagne dans le cadre de démarches destinées à obtenir une protection espagnole pour les Juifs orientaux. Les sources de l'époque associent notamment son action à celle du sénateur espagnol Ángel Pulido et d'autres personnalités.
Il faut ici rester prudent sur le détail exact de ses fonctions et de son influence, mais son engagement est suffisamment documenté pour ne pas être réduit à une simple activité de commerçant.
La Légion d'honneur:Une découverte dans Le Temps, daté du 5 février 1924, apporte une nouvelle dimension au personnage.
Le journal annonce, en citant le Journal officiel, la nomination de :
« M. Rozanès, joaillier, rue de la Paix »
au grade de chevalier de la Légion d'honneur, pour les services rendus pendant la guerre.
Son acte de décès de 1945 confirme officiellement le titre de chevalier de la Légion d'honneur.
Problème, comme souvent dans des dossiers de joailliers, la presse en parle, je cherche à chaque fois et je n'ai, à ce jour, rien retrouvé dans la base Léonore de la Chancellerie de la Légion d'honneur.
Une lettre de Léon Pioton, administrateur judiciaire et liquidateur de sociétés près le Tribunal de commerce de la Seine, datée du 22 novembre 1951, nous permet de comprendre ce qui s'est réellement passé.
Le stock de marchandises avait été expertisé et avait permis une première répartition représentant 39 % des créances. Une partie des autres actifs français permit ensuite plusieurs répartitions supplémentaires.
Mais il restait l'Espagne.
Et Pioton écrit une phrase particulièrement importante :« Les événements que vous connaissez m'ont empêché de réaliser les biens en Espagne. »
Nous savons donc désormais, par un document de première main, que Rozanès possédait encore des biens ou des actifs en Espagne au moment de la mise en liquidation de 1932.
La mort de Rozanès ne va pas mettre fin à l'affaireNissim Rozanès meurt le 8 juin 1945. On pourrait penser que son décès met fin définitivement à cette histoire. Il n'en est rien.
La lettre de Pioton nous apprend que son décès rend son mandat caduc. L'administrateur entre alors en contact avec les héritiers. Ceux-ci semblent d'abord disposés à lui donner une nouvelle procuration. Puis ils se ravisent.
Pioton écrit qu'ils se « désintéressent totalement de cette affaire », malgré l'intervention de plusieurs créanciers.
Et nous voici en 1951, six ans après la mort du joaillier. Pioton considère alors sa mission comme terminée et procède à une dernière répartition. Elle ne représente plus que 0,23 %.
Une dernière créance, d'un montant de 27 104 francs, fait encore l'objet d'un règlement.
Ainsi, l'histoire financière de Nissim Rozanès ne s'achève pas avec sa disparition en 1945.
Elle se prolonge jusque dans les archives de 1951.
Il ne reste aujourd'hui que peu de bijoux que l'on puisse rattacher avec certitude à Nissim Rozanès. J'en ai retrouvé seulement quelques-uns, bien peu au regard de l'importance que semblent avoir eue ses activités. Mais les archives, elles, ont conservé les traces d'un personnage étonnant : joaillier de la rue de la Paix, installé également en Espagne, homme engagé auprès des Juifs séfarades, chevalier de la Légion d'honneur, et même concepteur d'un vaste projet pour San Sebastián présenté au roi Alphonse XIII.
Et l'histoire n'est peut-être pas terminée. En 1951, Léon Pioton parle encore de ses héritiers. Peut-être certains ont-ils conservé des photographies, des papiers... ou pourquoi pas, quelques bijoux













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